SÉVIGNÉ (MADAME DE)


SÉVIGNÉ (MADAME DE)
SÉVIGNÉ (MADAME DE)

Mme de Sévigné a été célèbre en son temps comme femme d’esprit et comme mère passionnée, non comme épistolière hors du commun. Chacun, dans les salons, connaissait ses dons exceptionnels pour la conversation et ses trouvailles verbales. Mais ses correspondants seuls connaissaient sa rare aptitude à donner par écrit l’impression de la parole saisie sur le vif. La nouveauté de la lettre sévignéenne vient de ce qu’elle ne doit rien à la tradition littéraire reprise par ceux qui, comme Guez de Balzac, ont fait de la lettre un genre à l’imitation des Anciens, et pas grand-chose à la mode des lettres galantes à la Voiture. Son écriture dépend de la poste, devenue fiable grâce à Louvois juste au moment où l’épistolière se met à correspondre avec sa fille. Au grand scandale de ceux qui croient que la réussite littéraire est le résultat d’un long travail et la conséquence d’une recherche consciente, Mme de Sévigné offre l’exemple d’une œuvre totalement improvisée et totalement involontaire. Au commencement était l’amour. Le chef-d’œuvre est venu par surcroît.

Une jeunesse guillerette

À sept ans, Marie de Rabutin-Chantal, née d’un gentilhomme bourguignon et d’une fille de financier, avait perdu père, mère et trois de ses grands-parents. Sa grand-mère paternelle, Jeanne de Chantal, la sainte fondatrice de la Visitation, lui restait. Elle eut la sagesse de laisser à la tribu des oncles, tantes et cousins maternels (les Coulanges) le soin d’élever affectueusement l’orpheline, qui reçut une éducation toute moderne, à base de conversation et de lectures.

La légende veut que Ménage et Chapelain aient été ses maîtres. Mais ces importants personnages ne formèrent son esprit qu’après son entrée dans le monde. De son mariage à dix-huit ans avec Henri de Sévigné, jeune et bel orphelin, elle aura deux enfants et des terres à gérer en Bretagne. Veuve à vingt-cinq ans, elle «veut être à tous les plaisirs», écrira son cousin Bussy-Rabutin. Puis elle s’enorgueillit de la beauté de Françoise-Marguerite, dont elle veut faire une autre elle-même. La demoiselle, qui aime la discrétion, s’offusque des manières de sa mère. Mme de Sévigné se passionne pour ce seul être qui lui résiste.

Le 27 janvier 1669, elle donne cette fille, qui a vingt-trois ans, à un bon gentilhomme d’une grande famille provençale, François de Grignan, installé à Paris. Le bonheur paraît assuré. En novembre, c’est la catastrophe. Louis XIV nomme Grignan lieutenant-général en Provence. Il devra y résider, et sa femme préférera toujours aux charmes de Paris et de la cour le plaisir de vivre près de lui.

Le 6 février 1671, quand Mme de Sévigné écrit à la comtesse, qui l’a quittée deux jours plus tôt, elle a quarante-cinq ans depuis la veille. Elle sait que sa lettre est la première d’une série qui durera autant que l’absence, mais elle en ignore la durée: huit années étalées sur vingt-cinq ans. Elle n’écrit pas par caprice, par inspiration ou par métier, mais parce qu’elle a promis d’écrire chaque fois qu’un courrier part pour la Provence (deux puis trois fois par semaine). La comtesse fait de même en sens inverse, et les lettres reçues de sa fille ont pour la marquise autant d’importance que les siennes. Elle en a besoin affectivement, mais aussi pour répondre . Parce que Mme de Simiane a détruit les lettres de sa mère, on n’entend aujourd’hui qu’une voix. Mais Mme de Sévigné, qui détestait les lettres «sur la pointe d’une aiguille», n’aurait pas écrit sans dialogue.

Sauf à sa fille, Mme de Sévigné n’avait pas de plaisir à écrire. «J’aime à vous écrire; je parle à vous. Il me serait impossible de m’en passer. Mais je ne multiplie point ce goût. Le reste va parce qu’il le faut.» Ce reste a été mal conservé. Sur les onze cent vingt lettres subsistantes, sept cent soixante-quatre sont adressées à Mme de Grignan, 68 p. 100 de leur nombre et, parce qu’elles sont plus longues, 84 p. 100 du texte.

Un auteur posthume

Mme de Sévigné n’a jamais vu une seule ligne d’elle imprimée. Le public l’a découverte progressivement: cinq lettres quelques mois après sa mort dans les Mémoires de son cousin Roger de Bussy-Rabutin, cent neuf l’année suivante parmi ses Lettres . On la publie parce qu’elle avait excellé à lui donner la réplique, dans un échange où ils se plaisaient tous deux à se sentir intelligents et spirituels: le «rabutinage». Égaux en noblesse et égaux en esprit, ils n’étaient pas égaux en écriture. C’est lui l’auteur de la famille.

La marquise est morte depuis vingt-neuf ans quand paraît la première édition de ses lettres à Mme de Grignan, vingt-huit lettres seulement. Deux éditions, l’année suivante, en donneront l’une cent trente-huit, l’autre cent soixante-dix-sept. Il y en eut deux autres, plus complètes, en 1734, puis en 1754, dues à Denis Marius Perrin, un Aixois, auquel Mme de Simiane avait confié l’ensemble des autographes de sa grand-mère, avec mission d’y «mettre la dernière main». Il la mit sans vergogne. Retranchant maints passages et corrigeant le style, jugé trop libre, il accommoda la marquise aux règles du genre épistolaire.

On y trouvait des réflexions morales et des conseils de vie pratique. Au point que l’on en a parfois tiré des extraits à l’usage des demoiselles ou des femmes du monde. C’est méconnaître la signification d’une profonde réflexion, teintée de jansénisme, sur la condition de l’homme, sur la privation du bonheur, sur la fugacité du temps. On a beaucoup insisté sur le contenu historique des lettres et sur le témoignage qu’elles portent sur la France au XVIIe siècle. Elles racontent, en effet, plusieurs des grands événements du règne et maintes scènes de la vie parisienne et provinciale. Mais toujours dans des «reportages» aussi capricieusement entrepris qu’interrompus.

Remarquée par ses premiers lecteurs, l’expression de la passion fait l’originalité de l’œuvre. Mme de Sévigné écrit à sa fille des lettres d’amour. Comme le souligne Perrin, «les tours nobles, délicats et variés dont elle use pour exprimer sa tendresse ne lui sont pas moins propres que sa tendresse même». Telle est sa «singularité», due à «l’excès de sa sensibilité». C’est la source de quelques élans lyriques, vite réprimés de peur de déplaire, et surtout de maints regrets de la séparation, de conseils de santé et d’un grand nombre de détails sur l’entourage des deux correspondantes.

Découverte par hasard en 1873, une copie contenant trois cent dix-neuf lettres à Mme de Grignan donne désormais, pour une partie du texte, une image fidèle de son état original. On y trouve, dans un style sans apprêt, ce que Perrin avait cru devoir supprimer: difficultés financières des Grignan, railleries sur les Provençaux et les Bretons, anecdotes gaillardes rapportées sans pudibonderie par une femme réputée «guillerette». Pour le reste (plus de la moitié), ce qu’a écrit Mme de Sévigné reste inexorablement corrompu par les remaniements de ses premiers éditeurs.

La marquise a, dit-on, écrit pour le public et ses lettres circulaient partout. Il n’en est rien. C’est aujourd’hui seulement que l’on peut enfin lire (partiellement) ce qu’elle a vraiment écrit à sa fille et pour elle seule. Les outrances de la passion s’y mêlent aux audaces de style, les trouvailles aux répétitions, les morceaux de bravoure aux ennuyeux passages d’affaires, les «landes» avec la prairie. Cet art brut s’accorde parfaitement avec l’attente de notre temps.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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